jeudi 7 juillet 2016

BREXIT BLUES


J’aime la Grande-Bretagne.

Depuis si longtemps. Depuis Merlin et Arthur, déjà un héritage partagé, depuis le Mabinogion, même. Depuis ces résistants-à-l’envahisseur, plus graves qu’Astérix, adolescente j’avais écrit un poème titré Arviragus, et il ne parlait pas de Vercingétorix.
Je l’aime comme j’aime Les Celtiques d’Hugo Pratt, un si bel album européen même s’il affiche des couleurs britanniques, on y voit certes Corto endormi dans Stonehenge, adoubé défenseur des Îles Britanniques contre l’envahisseur allemand, mais aussi la Peite-Bretagne, et l’Eire, et le front de la Première Guerre Mondiale.
Comme j’aime la force incroyable du Royaume-Uni pendant la Deuxième Guerre, et Churchill avec ses contradictions magnifiques et son panache, et « Keep calm and go on ».

Comme j’aime Harry Potter aussi parce qu’il est anglais, parce que Poudlard-Hogwarts ressemble à un collège britannique.

Comme j’aime Tolkien, depuis avant ma naissance, j’ai déjà raconté cette histoire-là et ce substrat légendaire est bien celui de la Grande-Bretagne, de ses mythes-en-formation, de son histoire, de ses langues emmêlées, de ses campagnes so hobbit-like.

Comme j’aime les bow windows.

Comme j’aime Jane Austen, et sa finesse, et ses héroïnes qui ne sont jamais mièvres, qui sonnent si juste, et son humour. Surtout son humour.

Comme j’aime Evelyn Waugh. Comprenez-moi, je ne lis pas de livres comiques, je n’ai peut-être pas le sens de l’humour — sauf celui-là, leur sens à eux, leur nonsense parfois.

Comme j’aime Virginia Woolf et ses vertiges, comme j’aime Oscar Wilde, comme j’ai créé autrefois un personnage qui s’appelait Virginia et qui tenait à la fois de Woolf et de la petite héroïne du Fantôme de Canterville.

Comme j’aime Peter Pan et Alice, qui sont beaucoup plus que des enfants.
Et Neil Gaiman, qui est, entre autres très nombreuses choses, l’héritier de cette tradition-là.

Comme il y a quelques mois, quand une collègue sur Twitter s’amusait à nous demander si nous préférions « Racine ou Shakespeare », je n’hésitais pas une seconde, je faisais le même choix que la génération romantique : le Barde, of course !

Et Mary Shelley. Et Rosamond Lehmann. Je lis Walter Scott au Petit Magicien.

Vous allez croire que de la Grande-Bretagne je n’aime que ses livres.

Non, non. J’aime ses rois compliqués, j’aime ses rois Normands, ça aussi c’est une histoire commune, et nous n’avons pas rendu Richard (vous savez tous que j’aime Richard), j’aime Henry à Azincourt, j’aime la Guerre des Deux Roses, et débattre de la culpabilité de Richard III, j’aime les corbeaux de la Tour de Londres (j’ai écrit sur eux, vous vous souvenez), j’aime ses folies victoriennes.
Quand j'invente des uchronies elles sont presque toujours britanniques.

J’aime qu’il existe un Shadow Cabinet.

J’aime le thé. Je peine à m’en passer. J’ai une théorie sur ses pouvoirs magiques, ça aussi c’est une histoire que j’écrirai peut-être un jour.

J’aime les Beatles, David Bowie, Ian McKellen, les acteurs shakespeariens en général.

J’aime Sherlock, et Downtown Abbey. Pour des raisons très différentes, ou peut-être pas tant que ça, parce qu’elles sont des facettes de l’Angleterre. Je sais que vous direz : l’Angleterre que nous rêvons. Mais l’Europe est un rêve aussi. Et j’aime Ken Loach.

J'aime Londres. Je peux lui parler à haute voix, comme John Constantine dans un épisode de Sandman.

J’aime ses paysages, j’aime ses châteaux. Nos voyages de ces dernières années nous ont menés en Cornouailles et au Pays de Galles (et en Irlande, qui compte presque). L’Ecosse est sans doute le lieu que je préfère au monde.

J’aime sa pluie, sa mer trop froide, j’aime ses verts. Je me suis déjà baignée dans des lochs écossais.

J’aime sa langue. Parfois je rêve en anglais, parfois j’écris en anglais et je n’arrive pas à traduire.

J’aime le porridge. Je vous jure. Vous me croyez, maintenant ?

Je sais, je sais.
Cela ne change rien. Brexit ou pas, je pourrai continuer d’aimer tout cela. Et je continuerai.
Mais cela change quelque chose à mes rêves, à mon identité.
J’ai souvent dit que je me sentais Européenne avant de me sentir Française. C’était aussi à cause de tout cet amour. Et maintenant, je ne sais plus de quelle Europe je suis, s’il en est une.

mardi 3 mai 2016

L'Ours qui Voulait Démourir

Il y a très, très longtemps que je n'avais pas fini une nouvelle !
C'est un texte pour enfants. Ce n'est pas un texte pour enfants. Mais c'est écrit, sans doute possible, pour et par le Petit Magicien.
 
L’Ours qui Voulait Démourir



C'est un Muséum d'Histoire Naturelle. A l'ancienne, avec salles immenses, balustrades de fer forgé, squelettes de dinosaures, animaux empaillés, et visiteurs de tous âges, surtout les jours de pluie.
Un petit, petit garçon, sur la pointe des pieds, trop petit encore pour lire les étiquettes, interroge sa maman : « Est-ce que c’est un vrai ours ?
— Bien sûr, chaton.
— Pourquoi il ne bouge pas, alors ? »
La maman hésite, bien entendu, et se décide pour la vérité : « Parce qu'il est mort, chéri.
— Il est mort ? »
L'enfant écarquille les yeux. Il est à l'âge où la mort, c'est très intéressant. Puis lui aussi se décide :
« Alors on le ramène sur la banquise, pour qu’il démeure.
— Pour qu’il y demeure ?
— Mais non maman, pour qu’il DÉmeure, pour qu’il ne soit plus mort. »

C'est là que naît l'histoire. Car la maman pourrait expliquer à l'enfant, tristement, comme expliquent les adultes, que de la mort on ne revient pas. Que c'est la raison d'ailleurs pour laquelle le verbe démourir n'existe pas.
Mais cette maman-là regarde son petit garçon, puis l'ours blanc gigantesque, et répond :
« Ma foi, pourquoi pas ? »

Et quelques nuits plus tard, elle vient le chercher dans son lit, tout doucement, un doigt sur la bouche, et l’habille bien chaudement.
« Où va-t-on, maman ?
— Ramener l’ours chez lui. »
Et tout doucement, avec ces pas de somnambules qui sont ceux des enfants la nuit, qui ne savent pas trop s’ils marchent pour de vrai, ils arrivent sur le port. Un grand navire est à quai. Un navire comme vous en voyez plus souvent dans les livres que sur les ports : avec des voiles, et des mâts, et des passerelles où montent des marins portant de lourdes caisses.
La plus grande de ces caisses ne porte aucune inscription.
« C’est l’ours. » dit la maman.

Le capitaine est un homme au teint sombre, aux cheveux sombres, à l’humour sombre. Dans cette histoire ou une autre il est l’oncle de la maman. Il ne lui ressemble pas du tout, mais il ressemble tout à fait à un capitaine, et c’est cela qui est important.
Il n’ébouriffe pas les cheveux du petit garçon et ne fume pas la pipe. Il ne porte pas de jolie veste bleue et blanche. Mais il ressemble au genre de capitaine qui embarque la nuit avec une cargaison peut-être-bien-volée, et c’est cela qui est important.

Le petit garçon possède une boussole. Il l’ouvre et montre l’aiguille rouge : « C’est facile, dit-il. Nous allons au Nord !
— Souvent. » admet le capitaine. Et il donne l’ordre de lever l’ancre.

Ce soir-là, sur le pont, ils parlent de la banquise.
« Tu y es déjà allée, maman, au pays des Esquimaux ?
— A vrai dire, non. Mais je crois qu'on les appelle des Inuits, en fait, pas des Esquimaux. »
Inuit, c'est difficile à dire pour un petit garçon. Ennui ? Inouï, avec un féminin en -te ? C'est peut-être pour ça qu'ils parlent tout le temps d'Esquimaux dans les livres pour enfants, parce que c'est plus facile à prononcer. Inuit, comme -i- et comme la nuit.
« Il fait toujours nuit, là-bas ?
— Non, l'été c'est même le contraire, le soleil peut briller jusqu'à minuit.
Minuit, ça rime avec inuit ? »

Un matin, la neige est là. Et cette fois, c'est la maman qui interroge le capitaine. L'enfant se tait, yeux écarquillés par tout ce blanc.
« Est-ce vrai, demande-t-elle, que les Inuits ont cinquante-deux noms pour la neige ?
— C'est un mythe.
— Combien en ont-ils ?
— C'est un mythe, ma chère. Les hommes ont envie de le croire, comme toi. Ils voudraient que le langage révèle les secrets de l'univers.
— Combien en ont-ils, alors ?
— Sept, pas plus, des mots que nous comprenons tous et qui existent aussi dans notre langue. Poudreuse, flocon, neige cristallisée...
— Moi je peux en trouver plus ! » L'enfant s'est levé sans bruit et emmêlé aux jambes de sa mère.
« Allons-y alors : neige en brique !
— Pour construire des igloos. Neige à manger ! Moi j'aime bien manger de la neige.
— Neige à laver !
— Comme du savon ? Ca doit être drôlement froid ! Neige rôtie ! Comme ça c'est plus chaud. »
Ainsi le petit garçon et sa mère déclinent les noms qui n'existent pas, tandis que le capitaine, un peu à l'écart, secoue la tête.
Les Inuits auraient cinquante-deux noms pour la neige. Ou sept. Ou vingt. Mais un seul pour la mort.

Ils voguent vers le nord. Quand il y a beaucoup de neige, et qu’on file plein nord, et qu’on est un tout petit garçon, on ne sait plus trop distinguer le jour et la nuit.
Ils voguent le jour et la nuit, et longtemps.
Mais bien sûr il faut s’arrêter de temps en temps dans des ports, pour acheter de l’eau, et de la nourriture, et ne pas finir comme le petit navire de la chanson.
C’est aussi comme cela qu’on rencontre des gens, et que l’histoire avance.
On en rencontrerait trois, par exemple. C’est un bon chiffre pour une histoire.

Le premier est un vieux monsieur sur une île, quelque part dans la mer du Nord. Le petit garçon n’a pas retenu le nom de la ville, ni de l’île, ils sont trop compliqués. Mais c’est un vieux monsieur que sa maman connaît, et aussi le capitaine, comme se connaissent les gens qui lisent beaucoup de livres, même s’ils ne se sont jamais rencontrés.

Le vieux monsieur qui vivait avec des livres
Il vivait avec des livres depuis si longtemps qu'il ne les distinguait plus vraiment du monde, qu'il lisait le monde comme un livre. Tout de suite, il reconnut nos héros comme les personnages d'une histoire, très faciles à identifier. Le capitaine mystérieux qui était peut-être bien le Hollandais Volant, la dame qui était sa fille, ou sa sœur, ou sa bien-aimée (sa nièce, lui répétait-on, mais ça ne collait pas à son histoire), et le petit garçon fragile et rêveur (pourquoi fragile ? lui demandait-on. Pourquoi les enfants rêveurs seraient-ils forcément fragiles ? Quel cliché idiot. Ce sont peut-être les plus forts de tous.)
Et l'histoire de l'ours qui voulait démourir, il en faisait son affaire aussi, il leur raconta même la fin :
« Après bien des aventures, le petit garçon interroge les grands chamans du Nord qui rappellent l'esprit de l'ours. Et l'ours lui répond de loin, de très loin. Il lui demande en grondant pourquoi il dérange son esprit. Il lui intime de le laisser en paix, car jamais il n'a demandé à revenir. Et le petit garçon comprend que ce n'était pas l'ours qui voulait démourir, c'était lui-même. »
L'enfant, la mère et le marin le regardaient, silencieux. Il crut bon d'ajouter :
« Un conte classique d'acceptation de la mort. »
Le petit garçon, inquiet soudain, leva les yeux vers sa mère. Elle se leva et voilà que sa tête touchait presque le toit (c'est le plafond qui était bas, mais l'effet était tout de même impressionnant) et déclara : « Acceptez-la donc, vieil homme. Mais c'est votre histoire, pas la nôtre. » Et les étoiles se rallumèrent.

La deuxième est une Inuit, une vraie de vrai, une du pays des ours qui a un nom très facile, cette fois, parce qu’il s’appelle le Pays Vert en anglais et le Pays des Inuits en inuit. On aurait pu croire que tout est blanc, dans ce pays, mais ce n’est pas vrai du tout. Même les maisons sont de toutes les couleurs.
C’est une fille pas beaucoup plus grande que le petit garçon. Ils se sont assis dans un coin et pendant que les adultes parlent, ils se racontent des histoires. Je ne sais pas trop en quelle langue : sans doute dans celle des enfants.

La petite fille inuit 
Ce ne fut pas tout de suite — c'est l'histoire que je vous raconte, mais il y avait beaucoup d'autres histoires dans la tête du petit garçon, des histoires de lions et de sorciers, de monstres et de lutins, des histoires simples et emmêlées de sa vie de tous les jours. Mais finalement il lui raconta celle de l'Ours qui Voulait Démourir, du navire, de la caisse qui le transportait.
Et la petite fille l'écouta attentivement. Puis elle dit :
« Je ne vois qu'une seule fin à ton histoire. »
 Il eut très peur. Il se souvenait de la fin du vieux monsieur et il lui semblait que s'il l'entendait une deuxième fois, il aurait plus de mal à la rejeter.
Mais la fillette raconta :
« Le petit garçon arriva au bout de sa quête, seul dans le froid du grand Nord, sur la banquise où vivent les ours. Et enfin, la caisse remua, se secoua, comme un œuf qui cherche à éclore. Les morceaux de bois tombèrent de part et d'autre, et l'ours était là. Vivant. Maigre, avec des yeux de fantôme.
— Et alors ?
— Alors il dévora le petit garçon. »
Ce soir-là il pleura longtemps dans les bras de sa mère. Et elle lui demanda : « Veux-tu rentrer à la maison ? Nous pouvons, si tu veux. »
Et il hésita. Peut-être même qu'il répondit oui, tout doucement, contre les vêtements de sa mère. Mais tout de suite après il cria « Non, non ! Je veux continuer ! »

Ils continuent. En traîneau, car ils sont trop loin au nord pour qu’un navire — même ce navire-là — puisse percer les glaces.
Le troisième est un vieillard, plus vieux encore que le vieil homme avec ses livres, plus sage encore que la petite Inuit.
N'allez pas croire qu'il porte un manteau rouge, ni une hotte, ni qu'il ponctue ses phrases de tonitruants Ho Ho Ho ! Pourtant il ressemble au Père Noël. C'est difficile à expliquer à quelqu'un qui ne l'a pas vu — et si vous l'aviez vu, ce serait évident, et je n'aurais pas besoin de l'expliquer. Il lui ressemble parce qu'il est très ancien (pas vieux à proprement parler), parce qu'il est évident que sa barbe est blanche et impossible de déterminer la couleur de ses yeux (même de très près), parce qu'il sent à la fois la neige et le feu de cheminée, parce que les enfants l'aiment immédiatement. Et les mamans qui sont en fait des enfants déguisées. Alors que les capitaines cyniques, eux, préférent s'éloigner et ne pas lui adresser la parole, pour préserver leur réputation.

Le vieillard qui ressemblait au Père Noël
Le capitaine s’était éloigné mais les traîneaux restaient, devant la maison de bois du vieillard. La caisse de l’ours était là, sur un traîneau. Elle était de plus en plus grande, cette caisse. Peut-être parce que l’histoire durait, et que l’ours grandissait. Ou peut-être parce que le petit garçon ne la regardait pas sans crainte, depuis la réponse de la fillette Inuit.
Mais le vieillard sourit, et dit : « C’est bien. Vous m’avez apporté un cadeau. » Car il adorait les cadeaux et il n’en recevait pas souvent. On posa la caisse devant la porte — elle était bien trop grande pour la passer — et le vieillard les invita à l’intérieur. Ils burent du thé et mangèrent des gâteaux aux épices : c’est toujours ce qui se fait dans ces moments-là.
« Je n’ai pas souvent de cadeau, dit le vieillard, mais quand on m’en offre, ils sont toujours très rares, et merveilleux. Qu’y a-t-il dans le vôtre ? »
La maman sourit à l’enfant. Les petits garçons, eux, ont l’habitude de recvoir des cadeaux plutôt que d’en offrir. Mais enfin il murmura, juste assez fort pour être entendu :
« C’est un Ours qui veut Démourir.
— Ah, dit le vieillard, paisiblement et sans surprise. C’est bien. Il m’en manquait un. »
  La nuit tomba. Il faisait beau et très froid, mais les épices des gâteaux vous réchauffaient le cœur. « Il est temps de rentrer. » dit le capitaine en resserrant le chargement des traîneaux.
« Mais l’Ours ? demanda le petit garçon.
— Regarde. » répondit la maman. Et il se retourna.
La caisse, la si grande et si large caisse, était toujours posée devant la maison du vieillard. Mais elle était ouverte, et vide, sous la lune. Des empreintes en partaient dans la neige : des empreintes de bottes, et de pattes d’ours.

Et c’est tout ?
Mais le capitaine les ramène vers la côte, et vers le navire. Vers la chaleur, et cet endroit de plus en plus lointain, de plus en plus étrange, qui était la maison.
Et la nuit suivante, alors que le petit garçon se tient sur le pont à nouveau, la main dans celle de sa maman, et qu’il regarde le ciel, un traîneau passe entre la neige et les étoiles. Ce ne sont pas des rennes qui le tirent, mais quatre ours blancs. Le quatrième est vraiment très grand.
« Mais les trois autres ? demande le petit garçon.
— Ils sont sans doute là depuis longtemps, mais un attelage de trois, ce n’est pas très pratique », dit la maman.
Et le capitaine poursuit (il parle sérieusement, et c’est une chose rare) : «  Ils ne sont pas nombreux à arriver ici, mais il en vient de temps en temps. Pas les plus forts. Mais les plus fous. Il n’y a pas beaucoup d’animaux qui soient fous, moins que des hommes. Certains viennent seuls, ils marchent vers le nord, jour et nuit, jusqu’à n’être plus que des fantômes d’ours, des ombres de rennes sur la neige. Certains plongent dans des lacs pleins d’étoiles, mais froids comme la glace, pour y pêcher la lune.
— Moi je voudrais bien pêcher la lune ! » s’enthousiasme le petit garçon.
Mais la maman secoue la tête : « Pas cette fois. »
Et il s’endort dans ses bras.

Il est difficile de raconter cette histoire. Le petit garçon le comprend bien. D’abord, il n’est pas trop sûr de la fin. Et puis, personne ne le croira, surtout pas son meilleur ami.
Les petits garçons rêveurs ont toujours un meilleur ami terre à terre et sceptique. Peut-être un lecteur sceptique, aussi, qui dit que rien n’est vrai, que l’ours n’était pas dans la malle, tout simplement, n’y a jamais été, que s’il retourne au Museum, il le verra bien.

Retournons-y.

C’est un drôle d’ours blanc, avec une fourrure synthétique et des rouages. Il bouge ! Il abaisse la tête, ouvre la gueule, et les enfants poussent des cris de joie.
Mais les adultes protestent et se lamentent : « Qu’est-ce qui a pu leur prendre ?
— Vraiment ! est-ce un Museum d’histoire Naturelle ou un Village de Noë?
— Cela révèle bien des choses sur notre société, oui, sur son refus de la mort, sur son politiquement correct, et aussi sur son goût du spectacle.
— Des automates à la place des ours empaillés ! »
Et ils hochent la tête avec désapprobation.

Mais le petit, petit garçon serre fort la main de sa maman. Ils se sourient. Et savent bien pourquoi il a fallu remplacer l’ours.

Licence Creative Commons
L'Ours qui Voulait Démourir de Delphine Imbert est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

mardi 8 décembre 2015

Etre Parent, c'est Avoir Peur



 Je n’ai pas écrit sur le blog, ces derniers temps. Pourtant nous avons fêté Halloween, et les deux ans du Joli-Hobbit. Pourtant nous avons commencé avec enthousiasme, comme chaque année, notre calendrier de l’Avent.

Mais je n’ai pas écrit tout cela. Parce qu’elle est bien sombre, cette fin d’année 2015.
Et parce qu’être parent, il faut bien que je l’écrive une fois, c’est avoir peur.

Qu’on ne se méprenne pas : je ne suis pas une mère spécialement angoissée. Je ne m’inquiète pas pour l’école, ni pour la cantine, ni si je les perds de vue parce qu’ils courent de l’autre côté de la colline, ni même s’ils ont 40 de fièvre. Je ne cours (presque) jamais aux urgences. Je n’ai pas peur que leurs camarades les harcèlent, que leur maîtresse les persécute, ni même que leur école se fasse attaquer.

Non.
J’ai peur qu’ils grandissent dans un monde trop noir, trop chaud, trop pollué.
Dans un monde triste et violent, un monde où les gens se replieront sur eux-mêmes, auront peur de leurs voisins.
Un monde en guerre.
Un monde sur lequel il ne neigera plus — eux qui aiment tant creuser l’hiver des tunnels dans la neige haute avec leur Papa.

J’ai peur qu’ils grandissent dans un monde pire que le nôtre. C’est ça, voilà, qui est affreux. Mes parents sont de la génération de 68. Ils ont cru pour leurs enfants à un monde meilleur. Moi, je ne peux plus.
Je ne peux plus qu’espérer de toutes mes forces un monde qui ne soit pas trop pire, et me torturer d’impuissance.

Je vote, oui, je signe des pétitions, je recycle mes poubelles, je donne de l’argent aux mendiants dans la rue, je donne de l’argent aux enfants d’Afrique et aux réfugiés de Syrie. J’enseigne, ce que je peux, j’essaie d’enseigner le contraire de la peur et de la haine.
Mais ce n’est rien, tout ça.
C’est tellement dérisoire.
Je voudrais faire plus, il faudrait faire plus, tellement plus.

Mais je me retrouve à serrer les dents, serrer les poings.
Et j’ai terriblement peur. Pour eux, mes Très-Aimés, mes Si-Fragiles-Encore. Et le monde où ils vivront demain.

(crosspost avec mon blog La Maman des Magiciens

mardi 24 février 2015

LIEBSTER (NOT) AWARD(ED)

Cécile (si vous ne connaissez pas sa boutique PapierBonbon, c'est le moment d'y aller !) m'a choisie pour participer à la grande chaîne des Liebster Awards.
Sûrement pour m'obliger à bloguer, ce que je n'ai plus fait depuis l'an dern… depuis longtemps.

Autant le dire : les questions à choix, les chaînes, c'est un exercice auquel je suis très, très mauvaise.
Mais Cécile a raison, bien sûr. Alors j'essaie.
Voici ce que je suis supposée faire.

I. Ecrire 11 choses sur soi
Ça commence mal… Oh, ne vous méprenez pas : bien sûr que je suis narcissique, comme tout le monde, comme tous ceux qui bloguent, d'une façon ou d'une autre. Mais un tel exercice suggère d'écrire des choses nouvelles, des choses que mes lecteurs ne savent pas forcément. Des choses intimes, donc. Encore en ai-je souvent parlé ici: quoi de plus intime qu'un accouchement ?
Du coup je ne sais trop quoi révéler. C'est un mot dangereux, révéler, n'est-ce pas ? Peut-être, tout simplement, ai-je trop lu de tragédies grecques. Je ne suis pas Œdipe. Ça compte pour 1 ?

1. Je suis migraineuse (aujourd'hui, d'ailleurs…)
2. J'ai eu un parcours post-bac pour le moins erratique, un de ces parcours d'ancienne première de la classe qui ne sait pas ce qu'elle veut. Peut-être que je ne sais toujours pas, d'ailleurs.
3. A Sciences Po Aix, j'ai eu la chance d'être l'élève de Bruno Etienne.
4. Je suis souvent tombée amoureuse de personnages de fiction.
5. Je suis rôliste depuis l'enfance, mais je crains d'être meilleure MJ que joueuse.
6. J'aime lire à haute voix. J'ai toujours aimé. J'ai lu pour ma mère, pour mes amis, pour mon Amour, et comme je suis maintenant deux fois maman, je vais pouvoir continuer à lire à voix haute un bon moment !
7. Enfant et pré-adolescente, je mettais en scène et jouais (écrivais, parfois) des petites pièces de théâtre. Comédiennes : deux. Personnages : beaucoup plus de deux. Public : nos parents, bien sûr, et les quelques voisins pris au piège.
8. Je suis partie enseigner au lieu de faire mon doctorat. Je le regrette parfois.
9. L'Ecosse est ma terre de prédilection.
10. Je discute régulièrement avec les Endless.
11. J'ai sevré Numéro 2 la semaine dernière. Je ne peux pas me plaindre : il a 15 mois. Ça vous paraît sans doute idiot, ou anodin, un truc que j'ai ajouté au dernier moment pour arriver à onze, mais ce n'est pas le cas. Cesser d'allaiter, cesser d'allaiter pour toujours, puisque nous ne prévoyons pas de Numéro 3, ça n'a rien d'anodin. C'est une fin. Je pourrais faire la maline, là, écrire que c'est une fin de non-recevoir, jouer avec les mots, mais ce n'est pas du tout cela, ce n'est pas un jeu, c'est une vraie fin, c'est quelque chose qui meurt. Épargnez-moi le blabla sur ce qui renaît.

II. Répondre aux 11 questions de la personne qui vous a nominé
Comme Cécile a été gentille, ce n'est pas l'assignation la plus difficile. En tout cas, c'est ce que je me suis dit à la première lecture de ses questions. Mais…

1. Quel est l’article de ton blog que tu as le plus aimé écrire ?
Voilà qui contredit tout cet article, car c'était, à vrai dire, une chaîne. Mais une chaîne pour laquelle je n'avais été sollicitée et dont j'avais changé les règles. Il s'agissait de choisir 10 personnages de fiction avec lesquels on aurait pu, disons le crûment, coucher. Je m'étais amusée à écrire pour chacun des 10 un petit texte de 1500 caractères, par exemple ici.
2. Pourquoi tenir un blog ?
Je ne suis pas sûre d'en tenir un, à vrai dire. Cela faisait sens, au début. Mais le Web s'est transformé, mon identité numérique aussi, et mon identité tout court, d'ailleurs. J'ai aussi un blog de maman, un blog de référent culture, des blogs temporaires pour des projets scolaires, deux comptes Twitter… Je ne sais plus ce qu'est ce blog, mon premier blog, s'il est encore quelque chose.
3. Ta plus grande fierté ?
Comme je ne sais pas, je vais tricher (déjà) et choisir non pas la plus grande mais la dernière : l'organisation de la Harry Potter Book Night à l'école de mon aîné.
4. Quel est ton artiste préféré (tout domaine cinéma, chanson, Arts…) ?
Qu'il existe des gens capables de répondre à une telle question me laisse béate, à vrai dire.
5. Si tu pouvais avoir un super pouvoir, lequel choisirais-tu ?
Sans doute un pouvoir lié à la maîtrise du temps. Le temps-time, hein, pas le temps-weather.
6. Thé ou café ?
Enfin un domaine dépourvu du moindre atome d'hésitation, enfin une réponse aussi manichéenne que possible. Je n'ai jamais bu de café (qui me semble avoir un parfum délicieux et un goût abominable) alors que je ne saurai me passer de mon litre de thé quotidien. J'ai même réalisé qu'avec le chocolat noir, le thé était l'aliment dont je ne peux vraiment me passer, celui que j'emporte en vacances, celui dont je vérifie la présence dans toute maison que j'occuperai plus de 24 heures. Sans doute parce que, comme le chocolat noir, le thé repousse les Forces du Mal (Mrs Weasley le sait bien).
7. Un endroit que tu souhaiterais découvrir ?
Confère question 4 ? Ma liste de destinations est d'autant plus longue qu'elle inclut des lieux réels et imaginaires.
8. Quelle serait ta journée idéale ?
Pendant longtemps, j'aurais répondu : une journée à lire et écrire, avec mon Amour me rejoignant le soir. Maintenant que j'ai des enfants, je devrais rêver d'autant plus d'une telle journée, devenue un sommet d'invraisemblance. Et j'en rêve. Mais je crois que j'ai cessé de croire à la journée idéale. Il y a des instants, des grâces. Il y a des temps de joie, une heure, une semaine, un mois. Et finalement, la grâce et la joie n'ont pas grand chose à voir avec l'idéal.
9. Ton livre préféré ?
Confère question 4. J'ai déjà copieusement triché à ce sujet ici et dans les dix articles qui ont suivi…
10. Ton plus gros défaut ?
L'orgueil.
11. Que sera 2015 pour toi ?
2014 a été une année merveilleuse pour moi. 2015 est, pour l'instant, un rappel que le monde est bien moins merveilleusement chanceux. J'aurais bien voulu écrire que 2015 serait donc, pour moi, une année d'engagement. Ce serait beau. Ce serait hypocrite. En 2015, je vais continuer d'enseigner, ayant une conscience d'autant plus aigüe de l'importance, des paradoxes, du dérisoire, de la responsabilité d'un tel métier. En 2015, mes fils vont grandir pour atteindre à l'automne leurs cinquième et deuxième anniversaires. En 2015, je chercherai du temps, entre tout ça, pour faire un peu autre chose.

III. Taguer 11 blogs et leur poser 11 questions
 D'accord. C'est là que je ris. Jaune.
Je triche, pourrais-je proclamer, je déroge aux règles !
 Ou : je n'aime pas les chaînes, je les rejette et m'en défais.
Mais la vérité est moins fanfaronne : je ne connais pas 11 blogs. Je ne lis pas 11 blogs. Je ne suis pas sûre d'en lire un. Je ne trouve pas davantage de temps pour lire des blogs que pour écrire sur les miens.
J'aurais tagué Cécile si ce n'était d'elle que je suis entrée dans cette chaîne.
Je connais plein de gens passionnants sur Twitter. Je ne sais pas s'ils tiennent des blogs.

Paf. Echec à moi.



dimanche 31 août 2014

Bonheur

Demain, je retourne travailler. Bien sûr, j'ai travaillé aussi ces derniers mois, à la maison, chaque fois que je le pouvais, chaque fois que les enfants dormaient (pour Beau-Dodu: peu) ou qu'une grand-mère les emmenait en promenade.
Mais demain, c'est la rentrée, la vraie, avec des élèves, des cours à assurer, des copies à corriger, un emploi du temps.
Je n'en suis pas triste.
De même que ces mois de congé parental n'ont pas été de tout repos, comme chaque jeune parent le sait.
Pourtant, étrangement, ce furent des mois de grand bonheur.

Ne vous scandalisez pas que ce soit étrange.
Si on m'avait demandé ce qu'était le bonheur, il y a quelques années, ce n'est sûrement pas ce que j'aurais décrit. J'aurais parlé de lectures et d'écriture, de créations en tous genres, de voyages, de passion, de jeux.
Et sûrement pas de couches à changer, de réveils à des heures indécentes, de discussions avec d'autres mamans à la sortie de l'école, ni des hurlements du Petit Magicien à la moindre écorchure.

Ne dites pas : "mais tout change quand on devient parent."
Après la naissance du Petit Magicien, j'avais pris les mêmes six mois de congé, que je ne regrette pas, mais je m'étais sentie débordée plus qu'heureuse.
Cette fois... Je ne sais pas. Beau-Dodu n'est pas un bébé plus "facile", surtout en ce moment, et l'harmonie entre eux n'est pas, hum, idéale.
("Mamaaaaan ! — Qu'est-ce qu'il y a mon chéri ? — Il se déplace ! — C'est bien, chéri, laisse le faire tant qu'il ne pleure pas. — Mais il touche mon pouf ! Je veux pas qu'il le touche !")

Vraiment, je ne sais pas.
Je sais que chaque semaine et presque chaque jour je me suis émerveillée de ce bonheur. De ce temps passé avec eux. Des petits corps chauds blottis contre moi.
Pas l'absence de rythme et sûrement pas l'absence de contrainte, je ne connais rien de plus rythmé ni de plus contraignant que la vie avec des jeunes enfants, mais un rythme différent. Ne pas me poser de question si certains jours étaient difficiles, si je ne pouvais rien faire d'autre que m'occuper d'eux. Non que cela rende ces moments moins difficiles, mais du moins je n'avais pas à m'inquiéter du reste, des cours non préparés, des copies non corrigées, des mails-boulot auxquels répondre.
Pas non plus l'absence d'engagement ni le retrait hors du monde. Au contraire. L'articulation entre le très-vaste de la planète et le très-intime de la famille, comme une respiration.
Mais l'absence d'invasion extérieure, peut-être. Un bonheur de minuscule démiurge dans un royaume très agité mais très aimé.

Ce bonheur, je l'ai ressenti surtout dans les trajets en poussette pour aller chercher le Petit Magicien à l'école, l'aller seule avec le bébé, à me repaître du paysage, du calme, de la paix en moi, de la paix de notre région, de ma chance.
De la simplicité du bonheur. De son évidence. De cet état de grâce très différent de celui de l'amour-amoureux.

Je ne sais toujours pas.
Je ne sais pas non plus ce que seront les semaines et mois à venir.
Mais je sais que pour la première fois, j'ai rêvé que ces mois durent toujours, que je les revive encore et encore.
Et jamais, jamais, je n'aurais cru que mon bonheur ait ces couleurs.

(encore un cross-post avec la Maman des Magiciens, puisque.)

dimanche 6 avril 2014

Les (Autres) Métiers que je Pourrais Exercer


Parce que le congé parental est un moment où on se pose de telles questions.
Le reste du temps, on a le nez dans le guidon, on avance, au jour le jour, pas le temps de se demander si c’est ce qu’il nous faut.
Mais comme la première fois, en ces six mois où je ne suis plus au lycée, je m’interroge, j’interroge ce qui en moi n’en finit pas de bouillonner.

Voici donc une liste incomplète et circonstancielle de ce que je pourrais faire si je n’étais pas prof de lycée.

Maître de conférences (enseigner à l’université, quoi)
Surtout depuis qu’on y enseigne des choses amusantes comme Tolkien et autres fantasy. Ce regret-là restera peut-être : ne pas avoir eu le courage de travailler sur ce qui me passionnait et qui était si mal vu dans les universités françaises au temps où je passais l’agreg, ne pas avoir fait de doctorat. J’enseignerais la fantasy, donc, et les réécritures arthuriennes (pas toutes de fantasy, d’ailleurs) et les réécritures de mythes et de contes.

Professeur de Défense Contre les Forces du Mal
Je le disais déjà ici. Je n’ai pas changé d’avis. Ces deux premiers métiers montrent bien que l’enseignement me convient, remarquez.

Chef de Projets Transmedia
Pas seulement parce que je viens de suivre le MOOC Comprendre le Transmedia Storytelling. Parce que j’aime construire des projets, les faire avancer, coordonner un effort d’équipe, et parce que le transmédia, je l’ai dit ici, m’a fascinée avant que je n’en connaisse le nom. J’adorerais créer ainsi, entre fiction et réalité, entre écriture et scénario.

Variante du précédent : Conceptrice de Serious Games.
Même que j’en ai sur le feu…
Là encore, c’est un domaine auquel je crois profondément et j’ai une partie des compétences nécessaires : pédagogiques d’une part, ludiques de l’autre. Après tout, j’ai été et suis encore rôliste, et en particulier MJ concevant et faisant jouer ses propres campagnes. Je n’avais jamais pensé croiser ces compétences et celles que j’ai acquises en enseignant, et voilà que c’est possible.

Ecrivain
C’est mon métier de rêve depuis l’enfance. Et j’ai écrit, un peu, publié, un peu. Des nouvelles. Pas un seul roman. Je n’y crois plus vraiment, à ma capacité de devenir écrivain. Je ne suis pas assez disciplinée pour m’astreindre à écrire chaque jour, dans quelque condition que ce soit, et c’est pourtant la seule façon d’y parvenir. Je l’ai compris un peu tard.

Femme Politique
Là encore, ce n’est pas un appel si nouveau, puisque j’ai étudié à l’IEP d’Aix en Provence. Je n’ai pas fait les sacrifices nécessaires et j’ai préféré d’autres voies, mais j’aime encore la parole publique, la rhétorique, la stratégie, je crois encore aux grands enjeux, aux grandes valeurs, à l’importance de ces engagements-là, à l’importance du politique.

Journaliste Radio
Bien sûr je pourrais être journaliste-rédactrice. Mais la radio, c’est autre chose. Ceux qui me connaissent, ceux qui me connaissent vraiment très bien, savent l’importance que j’accorde à la voix, combien j’aime lire et dire à haute voix. Le journalisme radio est donc pour moi une merveille particulière. Je n’animerai jamais d’émission sur France Culture (hélas) mais je ne désespère pas de monter une webradio au lycée, un jour ou l’autre).

Je pourrais.
J’ai énuméré ici des alternatives réalistes, pas Astrophysicienne ni Super-Héroïne (j’aimerais aussi).
Mais, c’est étrange, je suis plus sereine que la dernière fois. Aucun de ces regrets n’est assez vif pour me blesser.
La preuve : je suis en train de construire des projets scolaires pour 2014-2015.

samedi 29 mars 2014

Mère et Féministe ?


La question a agité le web féministe ces dernières semaines.
Les féministes ont-elles abandonné les mères ? Ou pour formuler les choses de façon moins dramatiques, ont-elles écarté les problématiques spécifiques de la maternité, les considérant comme irrelevant, comme hors-du-féminsme ?
Et donc, est-il possible d’être mère et féministe ?

Je ne dispose pas des outils théoriques pour proposer une réponse académique à la question. Pour cela, vous pouvez lire le très bon billet de Sophie Gourion et pour le point de vue sensé et intelligent d’une féministe sans enfants, celui d'Aezaria.
C’est un billet éminemment personnel que j’écris.

Et pour moi, évidemment, la réponse est oui. Je suis mère. Je suis féministe. Ces deux facettes de mon identité ne s’excluent pas, de même que je suis mère ET prof, que je suis geek ET féministe (ce qui pose d’autres problèmes, cf. par exemple Mar Lard).

Pourtant si la question s’est posée avec tant d’acuité c’est bien qu’elle pose problème, qu’elle ne peut être si vite balayée, même à la toute petite aune d’un individu (moi).

Je suis mère.

J’allaite mon deuxième enfant comme j’ai allaité mon premier. Voici qui aggrave mon cas : allaiter c’est bien donner place à une de ces fonctions primaires du corps-femme, du corps réduit à sa fonction nourricière. Pourtant j’ai choisi d’allaiter. Choisi donc cet usage de mon corps, comme le réclament les féministes. Ce choix m’a-t-il été imposé par la pression sociale pro-allaitement de ces dernières années ? Je n’en ai pas l’impression. J’aime allaiter, à titre personnel. Je ne fais pas de prosélytisme autour de moi. N’empêche que c’est un des éléments sensibles.
Pirouette : je peux, tout en allaitant, lire les tweets de @A_C_Husson (et je le fais). Je peux, tout en allaitant, écrire cet article (et je le fais). Mon cerveau ne bascule pas dans une zone de vache laitière. La compatibilité existe.

J’ai pris six mois de congé parental, pour mon deuxième comme pour mon premier enfant. Moi, et pas mon compagnon. Là encore, voilà qui aggrave mon cas. Bien sûr, je peux donner des raisons objectives, la première étant que mon compagnon est Suisse et travaille en Suisse et n’a donc pas droit à un tel congé. C’est parfaitement exact. Mais c’est peut-être un peu facile. S’il y avait droit, l’aurait-il pris à ma place, ce congé ? Sans doute pas, pour des raisons financières souvent évoquées, et à juste titre, par les féministes : son salaire est plus élevé que le mien. Dans notre cas très marginal, c’est à nouveau parce qu’il a un salaire suisse, et moi pas.
Mais évacuons ces questions et creusons : pourquoi l’ai-je pris, ce congé ?
Pour allaiter. (Oui, je sais, on peut allaiter et travailler. Mais en tant que prof de lycée, ça ne me paraissait pas très praticable. Je suis petite joueuse.)
Pour reprendre mes marques après l’accouchement. L’image de la femme qui, le lendemain de ses couches, reprend toutes ses activités habituelles est belle mais irréaliste. Il y a d’abord, dans mon cas, la cicatrice de césarienne. Mes césariennes se sont très bien passées et j’ai récupéré sans problème. N’empêche qu’il faut plusieurs semaines pour cesser d’avoir mal chaque fois que l’on marche plus de cinq ou dix minutes. Puis il y a les premiers mois de vie avec un bébé. L’affirmation qui va suivre est parfaitement inutile, j’en ai conscience. Soit vous avez des enfants, et vous le savez bien. Soit vous n’en avez pas, et vous ne le croirez pas vraiment (je ne le croyais pas non plus, il y a un peu plus de trois ans et demi). Je l’écris quand même : s’occuper d’un bébé, c’est la chose la plus difficile que j’aie faite de ma vie.
Pour construire une relation dans le calme. Ou un calme relatif, disons, puisque j’ai un premier enfant. Quand je travaille, je suis stressée, je cours sans cesse, je n’ai le temps de rien. Je n’ai pas envie de découvrir mon enfant dans ces conditions.

Au-delà de ce choix, il y a un vrai problème qui n’est pas sans rapport avec les questionnements féministes : le mythe de la wonder woman qui jongle sans problème avec ses identités professionnelles, personnelles et familiales, qui est à la fois une [insérez le nom de votre métier] parfaite, une compagne parfaite, une mère parfaite. Scoop : c’est impossible. Les journées ne comptent que 24 heures, sur lesquelles vous devez dormir au moins un peu (si si). Je n’ai trouvé qu’une parade, imparfaite, à cette impossibilité : segmenter ces identités dans le temps. Prendre six mois pour être mère, avant de retrouver mon identité de professeur. 


Et croyez-moi, si je pouvais prendre aussi des « congés de maman » de temps en temps, je le ferai. Je le fais, d’ailleurs. Ça s’appelle : « confier votre enfant une semaine à ses grands-parents ».

D’accord, diront d’autres féministes, mais cela ne règle pas le problème. Pourquoi n’y a-t-il pas un mythe équivalent pour Wonder Papa ? J’ai l’impression qu’il apparaît, ce mythe, et que les pères culpabilisent de plus en plus, au même titre que les mères, quand leur profession les empêche d’être assez présents auprès de leur enfant.
Le problème de la parentalité est peut-être en train de dépasser les frontières de genre, problème du rythme de nos vies en général.

Mais voilà.
Je suis mère. Mère puissance 2, modèle aggravé. J’allaite, je suis en congé parental, je siège au conseil d’école et au comité Rythmes Scolaires, j’organise des fêtes à thèmes pour mon aîné, je me suis mise aux bento box,  je tiens même un blog de maman, c’est dire.
Et pourtant. Je suis allée à deux réunions de campagne des municipales avec un bébé en écharpe. Pendant mon premier congé, j’ai suivi un atelier d’écriture. Pendant mon deuxième, un MOOC. Toujours pendant mon congé, je prépare un projet pour la prochaine rentrée autour de l’égalité fille-garçon au lycée. Plus lointainement, un numéro de revue que je codirige. Et un serious game.
Je n’arrête pas d’être prof, même pendant ce congé (on n’arrête jamais vraiment). Pas plus que je n’arrête d’être féministe en étant mère.
Et il y en a des milliers comme moi.

Franchissons encore un pas : ces deux identités ne se bornent pas à coexister (plus ou moins) pacifiquement. Elles s’ajoutent. Elles s’enrichissent mutuellement.
Depuis que je suis mère, je suis sensible à d’autres aspects du féminisme, et en particulier tout ce qui touche à la petite enfance : jouets genrés, albums pour enfants…
Je hurle devant les catalogues et dans les magasins. Je fouille pour trouver des albums, livres et magazines pour enfants qui ne sombrent pas dans les stéréotypes. Je suis vigilante quant à mon propre langage, et aux histoires que je raconte à mon aîné.
Si le féminisme ignore les mères, il fait une énorme erreur.
Ce sont les mères aussi qui peuvent changer les choses, au plus près, au plus jeune, pour que les petites filles sachent qu’elles peuvent devenir autre chose que princesse, par exemple Astrophysicienne, Agent Secret,Héroïne de leurs propres vies. Pour que les petits garçons puissent jouer avec autre chose qu’un pistolet, tant qu’à faire, et grandissent en respectant les filles comme de vraies égales, pas des nunuches à snober ou sauver.

Proclamation. Les mères doivent être au premier rang du féminisme.

Et une dernière pirouette : ma mère est une féministe. Si c’est une révolution, elle est permanente, sans cesse recommencée.

(crosspost sur La Maman des Magiciens, c'est la moindre des choses)