lundi 16 mars 2009

10 LIVRES… (3)

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

Le théâtre à la portée d'une âme, d'une voix.

Le lire à haute voix en toutes circonstances. Dans une salle d'étude à demi désertée, malgré les yeux écarquillés de vos camarades. Dans l'ombre secrète de votre chambre, pour laisser les sanglots briser votre voix. Ou, si vous êtes brave, à la table d'un festin, entre deux plats.

Ce fut la première leçon de Cyrano et elle ne m'a jamais quittée.
Je lis toujours à haute voix, m'émeus toujours au théâtre, j'ai gardé le goût de la rhétorique, du beau langage, des mots qui pointent comme des rapières, à la fin de l'envoi je touche. Des mots qui pourraient faire s'arrêter au portail/ Du paradis, un saint !
J'ai gardé le goût de cette pièce où l'on trouve à chaque acte des trésors, à chaque acte des morceaux de bravoure.
Le panache du verbe, mais bien sûr aussi le panache du coeur.
Evidence : les livres qui marquent imprègnent à la fois notre écriture et notre vie.

C'est la leçon intime de Cyrano.
Celle de l'Acte II que reprend le final.
Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force?
Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
Des vers aux financiers? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale?…
Non, merci. D'une main flatter la chevre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par desir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe?
Non, merci! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
Non, merci! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant? Non, merci!
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbeciles?
Non, merci! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres? Non,
Merci! Ne decouvrir du talent qu'aux mazettes?
Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse: 'Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du "Mercure Francois"?'
Non, merci! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter?
Non, merci! non, merci! non, merci! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre,— ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortit,
Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
Soit satisfait des fleurs, des fruits, meme des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être oblige d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'etre le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chene ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
(Acte II, scène VIII)


Le panache qui fait vibrer les adolescents, les rebelles, qui me fait vibrer encore de toutes mes fibres idéalistes.
Qui fait vibrer l'auteur en moi, aussi.
Mais qui à présent me touche davantage tel que Cyrano le formule à la fin de la pièce — vieilli, assagi peut-être, toujours libre mais plus lucide, plus… doux.

Cette ultime scène qui fait encoure couler mes larmes, tomber la nuit, chaque fois que je la lis.

CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
Pas là! non! pas dans ce fauteuil!
(On veut s'élancer vers lui):
— Ne me soutenez pas!— Personne!
(Il va s'adosser a l'arbre):
Rien que l'arbre!
(Silence):
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
— Ganté de plomb!
(Il se raidit):
Oh! mais!. . .puisqu'elle est en chemin,
Je l'attendrai debout,
(Il tire l'épée):
et l'épée à la main!

LE BRET:
Cyrano!

ROXANE (défaillante):
Cyrano!

(Tous reculent épouvantés.)


CYRANO:
Je crois qu'elle regarde. . .
Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
(Il leve son épée):
Que dites-vous?… C'est inutile?… Je le sais!
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès!
Non! non! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile!
— Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ? — Vous êtes mille?
Ah! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis!
Le Mensonge?
(Il frappe de son epee le vide):
Tiens, tiens!— Ha! ha! les Compromis!
Les Préjugés, les Lâchetés!. . .
(Il frappe):
Que je pactise?
Jamais, jamais!— Ah! te voilà, toi, la Sottise!
— Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
N'importe: je me bats! je me bats! je me bats!
(Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose!
Arrachez! Il y a malgré vous quelque chose
Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J'emporte malgré vous,
(Il s'élance l'épée haute):
et c'est…

(L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret
et de Ragueneau.)


ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
C'est?…

CYRANO (rouvre les yeux, la reconnait et dit en souriant):
Mon panache.


Rideau.

6 commentaires:

Merrclaw a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Merrclaw a dit…

Emouvant, intense et magistral.
Je connais trop peu et vais corriger cela.

Alba a dit…

Joie !
Tous les lecteurs sont des passeurs de livres.

J'adorerais que vous lisiez ceux-là.
Ou, plus modestement : que certains d'entre vous lisent certains de ces livres.
Et me disent ensuite leur propre émotion.

hugues a dit…

Acte II, scène VIII
qu'elle est vibrante cette tirade de Cyrano ponctuée de "non merci" magistraux... le goût de la liberté
encore merci de raviver ma memoire.
A bientôt mon Amie

Anonyme a dit…

Cyrano a traversé les générations avec son panache, son épée, son fabuleux voyage dans la lune et même ses tartelettes amandines... J'ai aimé le lire mais plus encore que tu me le lises. En fermant les yeux je peux toujours t'entendre.

B2M

Joshua Guthrie a dit…

Après le Juan de Molière, le Cyrano de Rostand est le second personnage de littérature française à m'avoir vraiment marqué et dans lequel je me suis reconnu.

A l'origine, sottement, car je me considérais, comme lui, handicapé, et me forçais d'agir dans l'ombre.

A présent, avec fierté, je me dresse et m'impose, j'assume mon être et en fait mon honneur, je porte en moi valeurs et sentiments que rien ne me fera renier, et à la fin de l'envoi...

Je touche.